AGRO-INNOVATION ET ÉNERGIE : Le taro, nouvelle ressource stratégique pour produire les batteries de demain

L’Afrique regorge de ressources agricoles encore sous-exploitées. Et si les déchets issus de nos champs devenaient la clé de la transition énergétique ? Au Ghana, une avancée scientifique majeure illustre parfaitement la corrélation croissante entre innovation, agriculture et énergie. Des chercheurs de la Kwame Nkrumah University of Science and Technology (KNUST) ont mis au point une méthode novatrice permettant de produire des matériaux performants pour batteries à partir des pelures de taro, appelées « glin » en langue Goun.

Taro ghanéen @VivAfrik Légende : Taro ghanéen @VivAfrik

Publiée dans la Revue scientifique Energy Storage, cette recherche démontre qu’un simple résidu agricole peut être transformé en charbon actif de haute qualité, utilisable dans les dispositifs de stockage d’énergie. Une innovation qui combine valorisation des déchets, réduction de l’empreinte environnementale et développement de solutions énergétiques locales.

Transformer un déchet en ressource stratégique

Le projet a été conduit au sein du Centre de recherche sur les matériaux d’ingénierie de KNUST (KCEMR), sous la direction du Dr Daniel Nframah Ampong. L’approche adoptée repose sur une méthode écologique de synthèse du charbon actif à partir des écorces de taro. Contrairement aux procédés industriels classiques, souvent basés sur des traitements chimiques lourds et coûteux, les chercheurs ont privilégié une technique inspirée des savoir-faire traditionnels.

« Nous avons utilisé une approche écologique pour synthétiser du charbon actif à partir des écorces de taro. Ces déchets contiennent des propriétés qui peuvent améliorer les performances des dispositifs de stockage d’énergie », explique le Dr Ampong.

Le taro, largement cultivé en Afrique de l’Ouest, génère d’importantes quantités de déchets agricoles après transformation. Ces résidus, généralement abandonnés ou brûlés, deviennent ici une matière première stratégique. Le charbon actif obtenu présente une structure poreuse favorable au stockage électrochimique, élément clé dans la performance des batteries et supercondensateurs.

Une innovation inspirée des traditions locales

Plutôt que d’importer des technologies complexes, l’équipe ghanéenne a revisité les techniques villageoises de production du charbon de bois. À l’aide de creusets adaptés, ils ont optimisé le procédé pour obtenir un matériau dont les propriétés rivalisent avec celles des charbons commerciaux utilisés dans l’industrie énergétique.

Cette hybridation entre savoir traditionnel et recherche scientifique moderne illustre parfaitement le potentiel de l’innovation africaine : partir des réalités locales pour répondre à des enjeux globaux. Loin d’être anecdotique, cette démarche s’inscrit dans la stratégie énergétique du Ghana, qui ambitionne d’accroître la part des énergies renouvelables dans son mix national.

Or, le principal défi des énergies renouvelables – solaire et éolienne notamment – demeure le stockage. Produire de l’électricité verte est une étape ; pouvoir la conserver et la redistribuer efficacement en est une autre. Le développement de matériaux de stockage abordables et durables représente donc un levier stratégique majeur.

Agriculture et énergie : une synergie d’avenir

Cette innovation met en lumière une corrélation forte entre agriculture et énergie. Les filières agricoles ne sont plus seulement destinées à l’alimentation ou à l’exportation de matières brutes ; elles deviennent des fournisseurs de biomatériaux pour l’industrie énergétique. Le professeur Kwadwo Mensah-Darkwa, Responsable du Groupe de recherche sur les matériaux énergétiques à KNUST, souligne l’importance des biodéchets dans cette dynamique. Grâce aux investissements réalisés via le programme KEEP de l’université, les capacités de recherche ont été considérablement renforcées, permettant d’explorer de nouvelles pistes de valorisation. Même si des analyses complémentaires restent nécessaires pour confirmer toutes les applications industrielles possibles, le potentiel est immense. À terme, cette technologie pourrait contribuer à réduire la dépendance aux matériaux importés, diminuer les coûts de production et stimuler la création d’emplois locaux dans les secteurs agricole et industriel.

Vers une industrialisation verte africaine ?

Au-delà du Ghana, cette avancée ouvre des perspectives pour l’ensemble du continent. L’Afrique produit d’importantes quantités de déchets agricoles : coques de noix de cajou, tiges de coton, résidus de manioc, balles de riz. Chacun de ces sous-produits pourrait devenir un intrant stratégique pour le stockage d’énergie. La convergence entre innovation scientifique, valorisation agricole et transition énergétique pourrait ainsi constituer l’un des piliers d’une industrialisation verte africaine. Transformer localement, produire localement et stocker localement : une équation qui renforce la souveraineté énergétique tout en soutenant le monde rural. Le taro ghanéen nous rappelle une évidence : les solutions aux défis énergétiques de demain se trouvent peut-être déjà dans nos champs. L’innovation n’est pas toujours une rupture spectaculaire ; elle peut naître d’un regard nouveau porté sur ce que nous considérions hier comme un simple déchet.

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